Les sens du Nord

J’entends le travail des Hommes,
Celui des défricheurs, des laboureurs de la terre,
Ployant sous le joug, poussant, tirant, ahanant,
Le visage tourné vers le ciel pour en prévoir les caprices.
J’entends un bruit qui remplit les plaines et les pâturages,
Recouvrant les soupirs des hommes et le halètement des animaux
D’une pétarade d’explosions, d’un grondement d’implosions,
Remuant la terre au plus profond pour en forcer la production.
J’entends les adieux des fils à leurs parents,
Partant plein d’espoirs vers la ville prometteuse,
Espérant y trouver du travail, des gages réguliers,
Une nourriture abondante, espérant y vivre.

J’entends le travail des Hommes,
Maniant la quenouille, penchés sur leurs métiers,
Brûlant la chandelle pour éclairer leur travail,
Attendant les beaux jours pour retourner aux champs.
J’entends le cliquetis métallique des machines,
Menant les Hommes hors de chez eux, les déracinant,
Ce sont maintenant des ouvriers, des travailleurs,
Logés dans des cours sans lumière et des caves nauséabondes.
J’entends la révolte qui gronde, qui s’enfle, qui déferle,
Les travailleurs devenus des révoltés, des grévistes,
Apprendre par quelques illuminés, quelques philosophes,
Que le travail n’est pas l’esclavagisme.

J ‘entends le travail des Hommes,
Ceux remontant des entrailles de la terre,
Le pas alourdi par une journée harassante,
La face grimaçante sous la clarté du jour.
J’entends le silence qui recouvre le carreau,
Masquant petit à petit le grincement des chariots,
Le bruit métallique de la roue des ascenseurs,
Le hennissement des chevaux et le braiment des ânes.
J’entends les cris joyeux des enfants,
S’appropriant des terrils transformés en terrains de jeux,
Couvrant de leurs voix enfantines les cris de douleurs
De ceux qui moururent pour extraire ces scories de la terre.

J’admire les grandes plaines ondoyantes au gré du vent,
Teintées de vert, de jaune, de beige et de marron,
Couleurs changeantes au fil des saisons,
Éclatantes sous le soleil, chaudes avant l’orage, noyées sous la pluie.

J’admire les grandes étendues de sable fin,
Balayées par le vent, recouvertes par la mer,
Poussées inexorablement vers l’intérieur des terres,
Retenues inlassablement par de petites pousses vertes.

J’admire ce paysage traversé de centaines de serpentins verts,
Entourant des arbres fruitiers, comme pour les empêcher de s’échapper,
Sillonné de rubans pierreux entourés de talus herbeux,
Sur lesquels passent soir et matin les vaches noires et blanches.

Je bois l’eau de nos sources, le houblon de nos cultures,
Assemblés en justes quantités, marinés, chauffés, fermentés,
Afin d’en faire le breuvage mousseux, blond, noir ou ambré,
Qui accompagne notre vie depuis tant de décennies.

Je me régale de tout ces fromages, tendres ou durs,
Crémeux ou juste moelleux, rouges ou blancs,
Que l’on sent venir ou qui n’éclate qu’en bouche,
Servis avec une salade, un jambon, du pain beurré.

Je me délecte de toutes ces tartes, salées, sucrées,
Aux poireaux ou aux prunes, au fromage ou à la crème,
Servies en entrée d’un grand repas, en plat d’un souper,
En petit dessert accompagnant le café, en cascade pour un grand dîner.

J’entends la fête, la ducasse, la braderie, le pas des géants,
J’entends le p’tit quinquin, min gros rojin,
Je sens la graisse à frites, la mayonnaise qui déborde,
Je sens la gaufre au chuc ou al cassonade.

Je suis au milieu de la foule dans une grande ville,
Ou dans l’intimité avec des amis,
Attablé dans un estaminet ou autour d’une cheminée,
Je marche dans l’herbe grasse emplie de rosée,
Je suis le long du bord de mer, les jambes fouettées par le sable,
Je domine la plaine des Flandres ou je passe dans un petit chemin,
Et partout, je suis bien parce que je suis chez moi.

Jean Louis Dancoine