Lorsque j’eu 3 ans, la grippe espagnole causa la mort de milliers de personnes. L’épouse de mon oncle Jules, Eugénie en mourût, laissant derrière elle un mari et quatre jeunes enfants. Ma mère n’ayant qu’un seul enfant recueillit ses neveux et nièces. Malgré ce grand malheur, j’avais enfin des compagnons de jeux, las, cela fut de courte durée, car leur père se remaria et ils retournèrent habiter avec lui.

La grande épidémie passée, ma mère me mit à l’école. Oh, pas à l’école publique où j’aurai aimé aller, mais chez les Frères Maristes. Tablier noir , crâne rasé, prières obligatoires plusieurs fois par jour, tant bien que mal, j’apprends a lire et a écrire, les bases de l’instruction selon eux, pas d’histoire, ni de géographie, et surtout pas de sciences naturelles, mais de l’instruction religieuse oui, j’y ai même appris a dire la messe. Je fus enfant de chœur, comme tous les jeunes garçons de mon âge.

En 1919, les prisonniers commençaient à rentrer dans leurs foyers. Mon père revint. Ma mère avait vu partir un homme jeune et vigoureux, elle retrouva un vieillard malade, elle-même encore jeune ne s’habillait plus qu’en noir. Ma sœur Berthe née en 1921 disait lorsque nous étions adultes, qu’elle n’avait connu sa mère qu’en deuil.

Mon père de retour de captivité, me mit à l’école communale. Bien que se fût mon idée, je ne m’y suis jamais habitué, j’ai perdu mes camarades et cette sérénité qui faisait ma vie dans ces années là.

 

marcel_9_ans

 

Mon père ne me considérait pas comme un fils, pour lui j’étais son fils, oui, mais j’étais né et j’avais grandi sans lui, j’étais une sorte d’étranger. Il ne me parlait presque jamais, je pense que je ne l’intéressais pas vraiment, j’étais pourtant son seul fils. Il préférait et de loin ses deux filles. Je ne fus jamais jaloux de mes sœurs, bien au contraire je les chérissais de tout mon cœur de grand frère.

 

Mon père, malade, travaillait comme électricien, c’était un métier nouveau et il faisait vivre la famille d’une manière convenable. Après toutes ces années de privations et de travail acharné, ma mère pouvait enfin respirer un peu. Mais après de chaleureuses retrouvailles, il nous arriva une petite sœur, jolie blondinette qui répondait au prénom de Gabrielle. Sans doute pour rattraper le temps perdu, en 1921 Berthe dite « tibou » faisait son entrée dans la famille. Ma joie était totale. Malgré le peu de liens qui nous reliaient mon père et moi, la vie était heureuse,  je devenais « un jeune homme » et mes sœurs grandissaient.

Je me souviens encore de ma première cigarette, oh la la, c’était affreux, les cigarettes toutes faites étaient du luxe et mon père n’en fumait pas, un de mes amis m’en offrit une qu’il avait « roulé » avec du tabac gris de son père, j’ai cru que j’allais mourir, mais non, bien au contraire. Hélas, j’y pris goût.

 

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Mon père allait de plus en plus mal, il ne pouvait plus travailler et  ma mère dut se remettre au travail, elle faisait des ménages et des lessives. Elle se rendait dans les familles bourgeoises les jours de grandes lessives, je la revoie peinant dans la vapeur  et l’eau malodorante des cuves pleines de cendres et d’eau gluante de savon noir. Pauvre femme, sa vie toute entière fut consacrée au service des autres. Ses parents avaient 18 enfants, elle éleva ses petits frères et sœurs, puis se mit au service d’une de ses tantes pour s’occuper de ses enfants, elle se maria, mais la guerre lui prit son mari et sa belle-sœur, elle éleva les enfants de celle-ci.

A la fin de 1930, j’arrivais sur mes 16 ans, mon père était au plus mal. Le 24 janvier 1932, il mourût, sans même m’avoir un jour dit qu’il m’aimait.

A suivre...